LA B.O. DE “HER”, UN FILM DE SPIKE JONZE

Attention, il n’est pas question ici de critiquer des genres musicaux mais d’en analyser une partie afin de comprendre ce qu’ils essaient de nous transmettre et comment ils le font.

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Aujourd’hui, article un peu spécial. Je me suis récemment replongé dans film Her (2014) de Spike Jonze qui raconte, dans un futur pas si lointain, une histoire d’amour entre Théodore Twombly (joué par Joaquin Phoenix) et l’intelligence artificiel de son système d’exploitation, appelé Samantha (incarné par Scarlette Johanson). En plus d’avoir pris une énième claque émotionnelle, j’ai également redécouvert ce qui fait (pour moi et un bon nombre d’autres spectateurs) l’une des principales qualités de ce chef-d’œuvre du 7ème art : sa bande originale. Tout en justesse et minimaliste, elle est, au même titre que Théodore ou Sam, un personnage à part entière de l’histoire qui nous est racontée.

Alors découvrons ou redécouvrons ensemble cette soundtrack qui capte avec précision un moment qui nous semble si familier et qui s’inscrit pourtant dans une histoire fictive, mainte et mainte fois récompensée.

L’exemple de la bande originale de Her (de Spike Jonze, 2014) :

Si l’on connaît Spike Jonze, c’est soit pour ses films (Dans la peau de John Malkovich par exemple), soit pour ses clips. Parce que oui, il tient une place prépondérante dans la réalisation de clips musicaux, majoritairement d’artistes américains, devenus aujourd’hui culte. Da Funk des Daft Punk, Don’t Play No Game That I Can’t Win des Beastie Boys ou encore Otis de Jay-Z et Kanye West. Spike Jonze est surement plus prisé par le monde de la musique que celui du cinéma.

Il est donc normal que la musique ait une place si dominante dans sa filmographie. Evidemment, le succès du film et notamment de sa bande originale ne revient pas qu’au réalisateur mais aussi aux artistes avec qui il a su s’entourer comme Aphex Twin, Grimes ou Yeah Yeah Yeahs. Ici, nous parlerons plus particulièrement d’Arcade Fire qui signe Song on the beach et Photograph, deux des musiques diégétiques du film.

En effet, dans Her, la musique est parfois présente dans la diégèse du film, c’est-à-dire qu’elle existe dans l’espace et le temps dans laquelle se déroule le récit. Lorsque que le personnage de Theodore écoute une musique, nous (en tant que spectateur) sommes aussi capable de l’entendre.

Ce n’est pas nouveau, cette façon d’amener la musique existait déjà bien avant Her. Les films qui me viennent immédiatement en tête pour illustrer mon propos sont deux films de Quentin Tarantino : Reservoir Dogs (1992), avec la fameuse scène de torture sur l’excellent Stuck In The Middle With You des Stealers Whell, et Pulp Fiction (1994) avec la toute aussi fameuse scène de danse sur You Never Can Tell du culte Chuck Berry. Evidemment, il en existe encore bien d’autres comme la reprise de Johnny B. Good par Marty McFly dans Retour vers le Futur 2 (1989), ou il y a plus récemment des films qui bases une partie de leur communication et leur succès sur la musique diégétique comme Les Gardiens de la Galaxie 1 et 2 (2014 et 2017) ou Baby Driver (2017). Cette utilisation de la musique, lorsqu’elle est bien faite, provoque en moi l’équivalent d’une journée à Disneyland pour un gamin de 8 ans : je jubile. Le réalisateur joue avec le spectateur pour briser la frontière entre l’acteur et celui qui le regarde, parfois brutalement ou sournoisement, comme lorsqu’on pense que la musique est extradiégétique et que, soudain, le personnage éteint la radio.

Dans Her, cette technique intervient notamment à deux phases clés du film: au premier et au second tiers du récit, comme pour découper l’histoire en son début, puis son milieu et enfin sa fin. Sur un décor de plage ensoleillé, il y a d’abord Song of the beach, musique « créée » sur l’instant par l’intelligence artificiel. Théodore est allongé sur le sable, les yeux fermés et la mélodie commence à se faire entendre à travers une poignée de notes maladroitement pianotées. Théodore demande alors « It’s pretty, what is that ? » (VF : « c’est beau ça, qu’est-ce que c’est ») et Samantha répond : « I’m trying to write a piece of music that’s about what it feels like to be on the beach with you right now » (VF : « j’essaie de composer un morceau qui exprime ce que je ressens là, sur cette plage avec toi »). La musique est donc une représentation d’un ressenti, d’une émotion. Elle décrit un moment et un paysage qui est fictif car issu du film. Pourtant, elle sonne à notre oreille comme un souvenir familier, on se l’approprie et on se retrouve dans ses personnages.

La seconde musique diégétique (signé Arcade Fire je le rappel) intervient avant la partie finale du film. Sobrement et très justement appelé Photograph, elle sera pour le spectateur l’ultime image qu’il gardera de cette histoire d’amour 2.0. Lorsque Théodore l’écoute, il demande à Samantha : « what’s this one about ? » (VF : « et celui-là de quoi il parle ? ») et elle répond « I was thinking we don’t really have any photograph of us, i thought this song could be… like… a photograph » (VF : « je me suis dit qu’on n’avait pas de photo de nous deux, ce morceau ça pourrait être un peu comme… une photographie »). Ne pouvant obtenir une photo de tous les deux, Samantha étant une intelligence artificielle et donc ne possédant pas de corps, elle propose une représentation mélodique de ce que serait cette captation imagée d’elle et lui. Photograph finit alors par reproduire la suite de notes présente dans Song of the beach, comme une histoire familière qui ne cesse, encore et encore, de se répéter.

Dans cette histoire, qui est déjà visuellement et psychologiquement très belle et lourde de sens, la musique ajoute sa représentation et son imaginaire à la l’univers graphique du récit. Her nous offre alors une bande originale douce et merveilleuse qui pourra, même dans une écoute en dehors du film, faire resurgir un souvenir, un moment ou un ressenti, comme si nous visualisons à notre tour, les instances clés de notre vie.

By Ō Kuma ©RougeVis

Etant donné le caractère spécifique de cet EX MACHINA, je n’ai pas réalisé de playlist mais je vous laisse ci-dessous des liens pour les musiques d’Arcades Fire traité précédemment et le reste de la bande originale de Her disponible sur Spotify :

Sources :
Chartsinfrance, Musique du film “Her” de Spike Jonze : Arcade Fire, Grimes, Aphex Twin, Yeah Yeah Yeahs…, 2014 Allociné, Spike Jonze 

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